REGARD SUR L’INFORMATIQUE ADMINISTRATIVE (1971)
MAG3 : Journal édité par le bureau DPMAA3 (juin 2003)
Odyssée: Episode 2 (1975-1985)
- Michel Masson -
Pour Mag3, je dois raconter l'histoire de notre informatique pendant la période 1975-1985.
En fouillant dans les archives et mes souvenirs, j'éprouve des difficultés à être précis et objectif. Je décrirai donc cette décennie sur le mode impressionniste avec une subjectivité aggravée par ma présence à cette époque au CATI d'Aix-Marseille.
Que s'est-il passé entre le discours du ministre de l'éducation qui dans la séance inaugurale de la commission de l'informatique de gestion du 6 juin 1975, déclarait :
"… il doit être composé de neuf centres inter académiques et des centres de l'administration centrale (Montrouge et Vanves )". "Chaque rectorat doit être rattaché à l'ordinateur inter académique par un terminal lourd connecté".
Et le rapport "DELOBEL" du mois de mai 1984 ?
Les 9 C.I.A.T.I (Centre Inter Académique de Traitement de l'Information) : Paris, Lille, Rennes, Orléans, Nancy, Toulouse, Dijon, Montpellier, Grenoble.
Pourquoi ces académies ? sans doute la motivation opportune d'un recteur qui a fait démarrer plus tôt son informatique de gestion, l'optimisation géographique n'est ainsi pas toujours respectée (Montpellier).
Rien n'est trop beau pour les CIATI qui doivent s'installer en dehors des locaux des services académiques. A Toulouse, la vielle moquette sur les murs et la tapisserie fleurie de l'ex logement de fonction, témoignent encore des "fastes" de cette époque.
Il est prévu de faire occuper des emplois fonctionnels de secrétaires généraux aux chefs de CIATI qui doivent dépendre directement de l'Administration Centrale.
Les CATI par contre doivent faire avec le minimum de personnel compétent et s'insérer comme ils le peuvent dans les locaux du Rectorat. De toute façon, ils ne doivent exister que pour faire de la saisie de données, imprimer et massicoter des listings.
Les CDTI qui se mettent en place ont des moyens équivalents aux nouveaux CATI, en particulier une connexion directe au CIATI.
Les CATI seront équipés progressivement, certains le sont déjà en 1975 comme celui du rectorat de Nice qui vit donc très mal de voir sa mission se réduire.
D'autres démarrent cette année là comme celui d'Aix-Marseille.
Les lignes directrices sont précisées dans le schéma directeur de 1977 :
Alléger les tâches répétitives.
Produire des informations statistiques… pour l'administration centrale. C'est le SEIS (Service des Etudes Informatiques et Statistiques) qui pilote l'informatique, l'équivalent de la DPD aujourd'hui. Les rectorats sont donc surtout considérés comme des collecteurs d'information. "Il s'agit de décentraliser la saisie et la restitution des données au niveau des gestionnaires utilisateurs".
Apparition du caractère obligatoire des applications nationales et des comités d'application.
Les applications dites libres ne peuvent se greffer que sur le noyau dur des applications nationales.
L'objectif fondamental affiché est déjà la déconcentration de la gestion.
L'organisation se mettra progressivement et douloureusement en place jusqu'à la fin des années 1980. Ensuite les évolutions technologiques permettront au CATI de revendiquer toujours plus fort leur autonomie d'exploitation. Le rapport DELOBEL de 1984 la leur donnera.
Les CIATI sont d'abord équipés par la gamme IRIS qui sera suivie des HB64 puis des DPS7, fournis évidemment par l'unique constructeur national obligatoire (CII, CII-HB, HB, Bull):
Mémoire centrale 128 Ko,
4 dérouleurs de bande,
Disque de 300 puis 500 mégas,
Lecteur de carte 600 CPM,
Imprimante 1200 LPM.
Dans les CATI, des systèmes multi-claviers permettant le Remote Batch et/ou la saisie "guidée et contrôlée", sont installés.
Dans les CIATI et les CATI, la carte perforée était omniprésente, les JOB(s) encadrés par une carte rose et par une carte bleue étaient parfois tellement "paluchés" que les lecteurs rendaient l'âme. Heureusement, d'abord dans les CIATI , des terminaux synchrones vont rapidement permettre d'utiliser l'éditeur de texte.
Entre les CIATI et les CATI, il y avait surtout la liaison à 9600 bauds, la première interconnexion entre l'IRIS de Montpellier et le MITRA d'Aix s'est effectuée fin 1975. La console du MITRA avait encore un lecteur de ruban perforé, pendant plusieurs jours, j'ai attendu que la console sonne.
La console a enfin sonné, la liaison s'est établie et le cauchemar a commencé, nous commencions à travailler en "remote-batch".
D'abord des MITRA 15 :
32 ko de mémoire centrale (en façade on pouvait écrire dans les registres avec des clés, 0 en haut, 1 en bas),
1 disque de 5 mégas,
1 lecteur de bande,
1 imprimante 600 LPM,
1 lecteur de carte 300 CPM.
Ensuite, vint les PETALE de la Société SAGEM (amère désillusion d'avoir ces deux affreux tonneaux jaunes en guise d'ordinateur).
Puis enfin des MINI6 qui firent frissonner le vent de la liberté puisqu'on pouvait y installer un compilateur COBOL.
Le schéma directeur de 1977 parle des techniques de traitement en particulier, le nec plus ultra de l'époque : la multiprogrammation "le partage d'un ordinateur central entre les utilisateurs autonomes, sur le plan de la commande des traitements, ne peut donner un niveau de service acceptable que si chacun d'eux a un accès quasi instantané aux ressources du système ".
Tout était dans le "quasi " car un JOB pouvait rester dans une file d'attente pendant des heures, on ne pouvait s'empêcher ensuite d'écouter le doux bruit du défilement des "STEP" qui se terminait le plus souvent par un "STEP ABORT", on corrigeait vite pour vite reprendre une file d'attente.
L'exploitation prenait beaucoup de temps car en plus sur le CIATI de Montpellier une particularité était imposée : les disques amovibles devaient rester fixes, il fallait donc commencer par tout restaurer et à la fin tout sauvegarder sur bande …Adieu les points de reprise.
Heureusement pour se reposer, il y avait le jour de la maintenance; le technicien de la CII avait même son bureau au CIATI, il prenait la machine une journée ou une demi-journée, cela était sensé réduire les pannes…
A la fin de la période lorsque le transactionnel (TDS) a pris une place importante, il était de bon ton d'expliquer que le batch devait passer la nuit. Le responsable d'une application qui tenait absolument à montrer que cette informatique naissante servait à quelque chose, travaillait donc le jour et la nuit. Mais à cette époque, un recteur qui voyait de la lumière très tard le soir au service informatique pouvait passer pour offrir un verre.
Je n'ai pas eu la chance de connaître le lecteur optique pour la collecte des notes du baccalauréat, ni les énormes bacs de fiches pour le fichier académique des élèves (FAE) mais ceux qui s'en souviennent en gardent un souvenir ému.
Ce qui caractérise aussi l'exploitation de cette époque, ce sont les énormes ateliers de saisie, grosses ruches bruyantes fermement tenues par une monitrice. La priorité de la saisie était au moins aussi importante à obtenir que la priorité de passage sur l'ordinateur central, là où régnait sans partage le chef d'exploitation.
En fin de période, la télématique, avec d'abord la messagerie, apparaît. Associée à la télématique l'utilisation de TRANSPAC constitue un progrès. Les CCX qui partagent TRANSPAC entre le DPS7 et le MINI6 de la télématique sont encore en service dans nos salles machines ; ce sont donc les matériels les mieux amortis de l'histoire de notre informatique.
Par la suite les applications MINITEL fleuriront comme les applications INTERNET aujourd'hui.
Le schéma directeur de 1977 avait confié au CIATI de Lille la réalisation d'une application qui permettait à partir d'un terminal passif (télétype) et d'une ligne téléphonique de réaliser la comptabilité des établissements, sur l'ordinateur du CIATI. En 1978, 42 terminaux permettaient de tenir la comptabilité de 200 établissements.
Dans les établissements, il y a pour faire la comptabilité, surtout des machines mécanographiques.
L'arrivée du micro-ordinateur se fait au début des années 80 (LOGABAX, OGIP, GOUPIL).
Ces micros qui valent en francs constants 20 fois le prix d'aujourd'hui, n'ont pas encore de disque dur.
Parfois les intendants envoient des photocopies de la disquette à la place de la copie du fichier.
En 1983, il y a à Toulouse 3 agents à temps plein pour faire fonctionner 30 gestions financières sur des micro‑ordinateurs où sont utilisés BASIC et DBASE.
C'est la naissance des CRIA qui sont donc parfois composés à leur création d'agents comptables convertis aux nouvelles technologies.
L'objectif fort de cette période est de créer et d'imposer des applications nationales.
Le développement des applications nationales est définitivement implanté dans les académies siège de CIATI ; la suite de l'histoire ajoutera trois CATI: Versailles, Aix, Clermont-Ferrand.
Pour ce qui concerne les développements en 1975, les territoires sont déjà pratiquement conquis : la gestion des élèves à Grenoble, la gestion financière à Dijon ; Paris (Montrouge) et Toulouse sont en lice pour la gestion des personnels. Toulouse l'emportera.
Rennes annexera les examens et concours qui étaient à l'origine à Orléans.
Avec le PNEC (Produit National Examens et Concours) la préférence a été définitivement donnée à Rennes sur Orléans parce que "la contrainte du produit modulaire et paramétrable a été mieux respectée".
En 1974, le fichier des élèves réalisé par Grenoble devient la première application nationale ce qui n'empêche pas Toulouse d'utiliser encore son propre fichier des élèves. la difficulté de mise en œuvre dans un CATI freinera la diffusion de cette application dont l'exploitation est extrêmement lourde (complexité de la circulation des fiches élèves et de la saisie, nombre de bandes magnétiques en service).
La gestion financière des rectorats était réalisée en 1976 par de nombreuses applications locales. La promotion de l'application nationale GESFIREC a été personnellement assurée par le chef du CIATI de DIJON qui a ainsi fait le tour de toutes les académies.
Le schéma directeur de 1977 demandait au CIAM (Centre Informatique des Académies Méditerranéennes) la création d'une application impérativement obligatoire : le FRE (Fichier Régional des Etablissements) outil vital pour tous les mouvements centralisés et dans les académies… pour l'édition d'étiquettes ou de liste de pointage.
L'automatisation de la gestion du personnel est une priorité depuis toujours pour l'Administration Centrale comme pour les services académiques. Il en résulte en 1975 un foisonnement d'applications d'aide à la gestion, toutes plus ou moins inspirées par les applications réalisées par le centre de Montrouge, elles concernent essentiellement la gestion des instituteurs (GAI) et des PEGC.
Un projet grandiose doit fédérer et rationaliser la gestion de personnel de toutes les catégories, il est confié au CIATI de Toulouse : GESPER. Rien n'est trop beau pour l'analyse fonctionnelle. on embauche même des juristes que l'on place devant la pile des RLR. GESPER doit s'inspirer de ce qui se fait à EDF et aux PTT.
Dès le départ on a vu trop grand mais des principes importants sont mis en place : historisation, indépendance des nomenclatures, gestion évènementielle (IDS II n'a pas été utilisé ; on en reste au séquentiel indexé que l'on perfectionne à l'extrême).
L'application GESPER ne pourra être exportée autoritairement qu'au début des années 80 elle est lourde à exploiter surtout dans les CATI et une réaction de rejet s'installe.
Il y avait enfin toutes les enquêtes, la plupart évidemment basées sur du déclaratif et réalisées par Nancy : enquête gestion financière, enquête lourde et rapide, enquête CEREQ et les tableaux de bord SEREG, GERSEP, GESEP apparus avec une nouvelle population qui créera son propre réseau : les chargés d'étude dont certains sont devenus chef de centre. Déjà la fin d'une époque…
Grâce à l'apparition, au début des années 80, des bases de données relationnelles (INFORMIX, ORACLE), de la micro informatique (MS/DOS), et des machines départementales sous UNIX ou GCOS6, deux évolutions majeures pour les produits de GRH, mais aussi pour toute notre informatique, vont se réaliser à Versailles et à Toulouse, en s'ignorant puis en s'opposant.
A Versailles d'abord, ce qu'en dit Dominique Antoine : "de mémoire d'administrateur, on n'avait pas connu de rentrée aussi mauvaise que celle de 1982. Dans un contexte budgétaire pourtant favorable, quelques décisions symboliques l'avaient rendue ingérable (…) ; travail à temps partiel des enseignants (…), (...) des gestionnaires submergés tentant d'endiguer le flot d'innombrables petites fiches symbolisant les emplois et les personnels (...)".
Sans attendre l'achèvement de la "cathédrale informatique" mise en chantier à Toulouse (...), l'application AGIR (...) permet d'attribuer dès 1983 des enveloppes globalisées de moyens exprimés non plus en emploi mais en heures".
A Toulouse ensuite : Mouchi HADDAD, ingénieur système omnipotent à Toulouse et Jacques Fattet, chef de bureau au SIGES décident de se lancer avec dynamisme et dans l'urgence absolue dans GESPER Rénové ; 6 mois plus tard une démonstration devant les décideurs est prête. Elle n'est pas très probante, mais la tête de pont du saut technologique est réalisée : le système d'exploitation choisi est UNIX, le SGBD relationnel INFORMIX, et il a fallu passer du COBOL au langage C.
Après 1985, AGIR et GESPER rénové, dont les actes collectifs sont restés sur gros système, donneront naissance à EPP...
Le schéma directeur de 1977 impose que les informaticiens qualifiés soient forcément dans les CIATI.
Des personnels de catégorie C sont recrutés en masse pendant toute la décennie : opérateurs, préparateurs de travaux, dactylocodeurs. Dés 1985, il faudra s'occuper de leur reconversion.
Dans les CATI, les analystes technico-commerciaux le plus souvent des attachés devenus attachés-analystes doivent faire passer auprès des gestionnaires les applications nationales imposées par le ministère. Après 1985, ils deviendront correspondants techniques.
Depuis 1970 quelques ingénieurs système des CIATI ont une influence déterminante sur l'informatique du ministère et mettent un point d'honneur à montrer leur omnicompétence.
au début des années 80 cela n'est plus possible : les technologies se multiplient et les savoirs se diffusent.
Les évolutions technologiques majeures du début des années 80, la volonté féroce des académies d'obtenir leur autonomie d'exploitation, et la difficulté de certaines applications à montrer leur efficience, ont conduit le ministre de l'éducation à demander au professeur DELOBEL un rapport sur l'informatique de gestion. Ce rapport est publié en 1984. Des idées fortes s'en dégagent:
La préconisation d'une informatique répartie utilisant des machines départementales sous UNIX et les bases de données relationnelles (INFORMIX).
Le concept de système d'information se fondant sur la cohérence des nomenclatures remplace celui d'applications nationales.
L'informatique du MEN ne sera plus sous la responsabilité des statisticiens de l'administration centrale, mais sous celle des recteurs.
La priorité doit être donnée au niveau établissement où se crée l'essentiel des données du système d'information.
La mise à niveau technique des informaticiens est qualifiée d'urgente.
La formation d'analyste en 11 semaines devra être abandonnée. Deux ans plus tard le recrutement de personnels qualifiés sera facilité par la création du corps des ITARF.
Le câblage des bâtiments doit être fortement impulsé et l'obligation d'acheter du matériel Français est levée.
L'utopie qui traverse toute l'histoire de notre informatique n'échappe pas au rapport DELOBEL : "les utilisateurs seront autonomes d'ici quelques années " ; on les imagine, dans un avenir toujours proche, exploitant leur machine, interrogeant leur infocentre en langage naturel et même créant leur logiciel grâce à des outils conviviaux de générateur de code.
En fin de période l'autonomie d'exploitation des CATI devient une réalité, à Aix les crédits sont disponibles pour construire une magnifique salle et acquérir un DPS7. Si les budgets sont là, les moyens en personnel ne sont pas à la hauteur : la préconisation de réaffectation des personnels des CIATI dans les CATI et les CDTI recommandée par le rapport DELOBEL est restée lettre morte.
L'autonomie a été demandée trop fortement pour ne pas l'assumer quel qu'en soit le prix. Avec 3 fois moins de personnels que dans les ex-CIATI, les DPS7 fonctionnent aussi bien. Mais le TDS balbutie et les applications BATCH sont lourdes et dépassées.
Les utilisateurs les plus dynamiques qui ont goûté aux nouveaux outils bureautiques nous trouvent un peu patauds, les chargés d'étude qui prennent la responsabilité des anciens échelons statistiques rectoraux, portent un regard critique sur l'informatique lourde ; les enseignants qui participent au plan IPT se découvrent des talents d'informaticiens et de conseil en nouvelles technologies auprès des gestionnaires.
Des applications BATCH en fin de vie, les évolutions technologiques qui s'accélèrent, et des critiques de plus en plus vives, il est temps de trouver un nouveau souffle, ce sera l'aventure du NSI qui vous sera racontée dans le prochain numéro de Mag3.
Photos: BIGEN, janvier 1973- – Illustrations : A. MICHAUD
Regard sur l’informatique administrative (1971)